L'histoire des arts au collège de Marseillan

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Hommes, bêtes, singes ?...

Titre de l'étude : Hommes ou bêtes ? Comparaison entre un extrait de L'Autre Monde (Cyrano de Bergerac,1657) et le roman La Planète des Singes de Pierre BOULLE (1963), étudié en classe.

 

L'œuvre

Titre : L'Autre Monde : « les Etats et Empires de la Lune ».

 

Nature, domaine artistique :

Conte philosophique et libertin considéré comme le premier roman de science-fiction.

Date : 1667

 

Sujet : A travers un voyage imaginaire et littéraire, mise en question de notre propre monde et notamment de la distinction homme/bête.

Le contexte

Dans L'Autre Monde, Cyrano, sous les traits du narrateur Dyrcona, raconte un voyage imaginaire qui le conduit au Canada , puis au Paradis Terrestre et enfin sur la Lune. Ces voyages poétiques et fictifs dans un espace imaginaire lui permettent en fait d'interroger la science, la religion et les idées de son temps : le XVIIe siècle, en prenant la distance critique nécessaire et en tentant de contourner la censure. Comme dans La Planète des Singes, mais trois siècles plus tôt, le monde exploré est construit par comparaison avec le nôtre et doit permettre au lecteur de réfléchir à sa propre façon de vivre, de se comporter.

 

Rappel : science-fiction = genre littéraire et cinématographique caractérisé par des hypothèses (sur le futur, le présent, ou le passé) permises par les connaissances scientifiques d'une époque. Le roman d'anticipation (P.Boulle), qui imagine le monde à venir, est une des catégories de la SF.

L'auteur

Son nom, ses dates :

Hercule Savinien Cyrano, dit Cyrano de Bergerac (1619-1655).

 

Quelques éléments de biographie :

Écrivain français ayant donné son nom à une célèbre pièce de théâtre, Cyrano a laissé principalement des pièces de théâtre et 2 romans que l'on peut rattacher à de la science-fiction. Poète et libre-penseur, souvent décrit comme homosexuel, il critique de façon subtile la physique traditionnelle ainsi que les injustices sociales du XVIIe siècle et toutes les formes de préjugés.

La thématique 

Dans quelle(s) thématique(s) l'étude s'inscrit-elle ?

 

Dans quel contexte avez-vous mené cette étude?

 

A la suite de l'étude du roman de P.BOULLE en cours de français.

Décrire et interpréter l'œuvre

Dans l'extrait proposé, le narrateur s'attache à raconter son expérience et à décrire les habitants de la Lune et leur comportement. De nombreux points entrent en résonance avec le texte de P.Boulle, pourtant écrit 300 ans plus tard :

-L'arrivée du narrateur sur la Lune rappelle le voyage de Jinn et Phyllis au début de La Planète des Singes : voyage spatial imaginaire, mais aussi voyage poétique et qui procure du plaisir. P. Boulle s'appuie sur la conquête spatiale qui marque le XXes , alors que Cyrano invente la possibilité d'aller dans l'espace.

- La rencontre avec les habitants : semblables mais différents et ayant évolué autrement (utiliser ses 4 membres ou ses deux membres (l.8) est un sujet qui apparaît dans la réflexion du chimpanzé savant Cornélius).

- La question de l'humanité et de l'animalité, avec beaucoup d'expressions sous la plume de Cyrano (« bêtes-hommes », « monstres »...) => Qui est qui ? Qui doit être en cage, en laisse etc ?

- La question du vêtement, les singes de P. Boulle ne pouvant supporter que les humains s'habillent.

- La question de la sexualité : elle est traitée avec humour par les deux auteurs (femelle du petit animal pour Cyrano, amours du narrateur avec Nova pour P.Boulle) ; elle prend un relief particulier dans l'oeuvre de Cyrano, probablement homosexuel, qui recherchait une vie de plaisirs et la liberté de mœurs.

- La question de la cruauté de l'homme envers l'étranger ou l'animal, l'intolérance (exhibition de représentants d'une autre espèce pour s'en moquer, «se donner du plaisir », mise en place d'expériences cruelles) ;

- L'humour du narrateur ;

- L'importance du langage pour mieux comprendre l'Autre (Cyrano, comme Ulysse, font l'effort d'apprendre).

Ce type de récit permet de libérer l'imagination et de se projeter vers un monde plus libre (l'« utopie », chez Cyrano) ou un monde dont l'organisation nous avertit (dans le roman de P.Boulle, les singes ont pris la place des hommes grâce à leur capacité d'imitation : ils nous renvoient à notre propre échec en tant que « civilisation » et cherchent à nous mettre en garde). Si Cyrano écrit surtout pour s'affranchir des règles pesantes qui brident la société du XVIIe s (religion, justice etc), P. Boulle, lui, invite l'homme à questionner la théorie de l'évolution de Darwin ( 19es) ainsi que la guerre, la dictature, le racisme; mais les deux auteurs mettent en doute la raison humaine, l'orgueil qui consiste à se considérer comme le maillon le plus fort de la nature : leurs deux romans invitent à reconsidérer notre position face à l'animal, à l'étranger, à l'Autre en général.

 

 Prolongements possibles:
> Nécessairement, vous renseigner sur les définitions d'"utopie" et "contre-utopie".
> Établir des parallèles avec d'autres oeuvres de SF de votre connaissance.
> Produire un texte ou un film où l'exploration d'un monde fictif permet de critiquer notre monde.



Le texte de Cyrano

Hercule Savinien Cyrano, dit Cyrano de Bergerac, 1619-1655.

Écrivain français, Cyrano a laissé deux romans qu'on pourrait rattacher à de la science-fiction même si ce genre naît bien plus tard :  LHistoire comique des Estats et empires de la Lune (1657) et L’Histoire comique des Estats et empires du Soleil, inachevé à sa mort, qui racontent des voyages fictifs vers la Lune et le Soleil. L’objectif principal de ces romans est, pour l'auteur narrateur, de critiquer son temps en dénonçant l'arrogance de ses contemporains qui pensent que la Terre est le centre du monde et l'Homme, celui de la Création. Cyrano dénonce l'absence de liberté d'agir et de penser par soi-même dans une société monarchique, injuste, écrasée par le poids des traditions et de la religion chrétienne.

 

Arrivé sur la Lune grâce à des fioles de rosée, le narrateur rencontre des créatures qui lui ressemblent étrangement, sauf qu'elles sont très grandes et vont à quatre pattes. Du fait de sa différence, il suscite aussitôt une vive curiosité chez ce peuple...

 

[La Fortune] m'exauça car au bout d'un demi-quart de lieue, je rencontrai deux fort grands animaux, dont l'un s'arrêta devant moi, l'autre s'enfuit légèrement au gîte (au moins, je le pensai ainsi à cause qu'à quelque temps de là je le vis revenir accompagné de plus de sept ou huit cents de même espèce qui m'environnèrent).[...]Une de ces bêtes-hommes m'ayant saisi par le col, de même que font les loups quand ils enlèvent une brebis, me jeta sur son dos, et me mena dans leur ville.

Quand ce peuple me vit passer, me voyant si petit ( car la plupart d'entre eux ont douze coudées 1 de longueur), et mon corps soutenu sur deux pieds seulement, ils ne purent croire que je fusse homme, car ils tenaient, eux autres, que la nature ayant donné aux hommes comme aux bêtes deux jambes et deux bras, ils s'en devaient servir comme eux. […]Ils disaient donc (à ce que je me suis depuis fait interpréter) qu'infailliblement 2 j'étais la femelle du petit animal de la reine.

 

Le narrateur est ensuite prêté à un forain en attendant qu'on aille chercher son mâle.

 

[Il] me porta à son logis, il m'instruisit à faire le godenot 3 ,à passer des culbutes, à figurer des grimaces[...].

Je fus mené droit au palais. Les grands me reçurent avec des admirations plus modérées que n'avait fait le peuple quand j'étais passé dans les rues. Leur conclusion néanmoins fut semblable, à savoir que j'étais sans doute la femelle du petit animal de la Reine. […]je vis entrer, au milieu d'une troupe de singes qui portaient la fraise et le haut-de-chausses, un petit homme bâti presque tout comme moi, car il marchait à deux pieds […] Ce petit homme me conta qu'il était européen, natif de la Vieille Castille, qu'il avait trouvé moyen avec des oiseaux de se faire porter jusqu'au monde de la lune où nous étions à présent ; qu'étant tombé entre les mains de la Reine, elle l'avait pris pour un singe, à cause qu'ils habillent, par hasard, en ce pays-là, les singes à l'espagnole.

-Il faut bien dire, lui répliquai-je, qu'après leur avoir essayé toutes sortes d'habits, ils n'en ont point rencontré de plus ridicule et que c'était pour cela qu'ils les équipent de la sorte, n'entretenant ces animaux que pour se donner du plaisir.[...]

 

Le narrateur et son « mâle » sont ensuite enfermés ensemble pour se reproduire.

 

Le Roi et la Reine prenaient plaisir eux-mêmes assez souvent à me tâter le ventre pour connaître si je n'emplissais point, car ils brûlaient d'une envie extraordinaire d'avoir de la race de ces petits animaux...j'appris à entendre 4 leur langue et à l'écorcher un peu. Aussitôt les nouvelles coururent par tout le royaume qu'on avait trouvé deux hommes sauvages, plus petits que les autres[...]. Cette créance 5 allait prendre racine à force de cheminer, sans les prêtres du pays qui s'y opposèrent, disant que c'était une impiété 6 épouvantable de croire que non seulement des bêtes,mais des monstres fussent de leur espèce[...] Les oiseaux même, disaient-ils, n'ont pas été si maltraités qu'elles, car au moins ils ont reçu des plumes pour subvenir à la faiblesse de leurs pieds, et se jeter en l'air quand nous les éconduirons 7de chez nous ; au lieu que la nature en ôtant les deux pieds à ces monstres les a mis en état de ne pouvoir échapper à notre justice.

 

Cyrano de Bregerac, L'Autre Monde, « Histoire comique des États et Empires de la Lune ».

 

1Une coudée = 45cm

2Infailliblement = certainement

3Godenot = sorte de pantin

4Entendre (ici) = comprendre et Écorcher = parler

5Créance = croyance

6Impiété = attitude, action qui enfreint les règles religieuses

7Éconduire = chasser, faire partir